Libre ou ouvert : plaidoyer pour le mot juste

«Et quand ce ne serait qu’un mot [liberté], c’est quelque chose, puisque les peuples se lèvent quand il traverse l’air.» Lorenzaccio, Alfred de Musset. 

Le sens des mots est influencé par le contexte de leur emploi courant. Par exemple, l’expression «code ouvert» (open source), en informatique, est usuellement comprise dans le sens que l’utilisatrice ou l’utilisateur peut prendre connaissance du code source. Ainsi, le mot «ouvert» se présente, dans le langage courant, comme une fausse évidence : on serait ouvert quand on donne accès à son code; comme si cela suffisait.

Logiciel à code ouvert, dans le langage courant, et logiciel libre ne sont pas synonymes 

La liberté 1 du logiciel libre est bien la liberté d’étudier le code source du programme (ce qui suppose qu’on y ait accès), mais aussi – premier élément majeur de différence d’avec l’emploi courant du mot « ouvert » – la liberté de le modifier pour adapter le programme à ses besoins.

Le problème est aussi que le logiciel libre comprend trois autres  libertés. La liberté 0 est celle d’exécuter le programme comme l’on veut, pour n’importe quel usage;  la liberté 2 est celle de redistribuer des copies, donc d’aider les autres (la liberté de rediffusion) et la liberté 3 celle de distribuer aux autres des copies des versions modifiées.

Toutes ces libertés ne vont pas de soi dans la représentation que l’on se fait des logiciels dits ouverts ou à code ouvert : sont absentes les trois autres libertés (0, 2 et 3), et le point principal de la liberté 1.

C’est pourquoi il vaut mieux employer « Logiciel libre » plutôt que « Logiciel à code ouvert », car ce ne sont pas des synonymes, du moins si l’on considère le sens donné à « ouvert » dans le langage courant.

D’ailleurs, les rédacteurs de l’Open Source Initiative reconnaissent le problème, puisqu’ils écrivent au début de leur définition : « Open source doesn’t just mean access to the source code. ».


Le loup et le chien, Jean de La Fontaine.

A fortiori faut-il se méfier des logiciels gratuits, mais non libres, qui tentent de vous attirer avec la gratuité pour mieux ensuite la supprimer ou la restreindre. Utiliser dans l’éducation un logiciel gratuit, mais non libre, c’est tomber dans un piège ; utiliser un logiciel libre, c’est œuvrer pour la liberté du savoir.

Si open source et libre sont des synonymes, selon leur définition complète, pourquoi ne pas utiliser le mot juste?

« Open Source est une synecdoque : utiliser la partie pour nommer le tout. »

Il est intéressant de noter que la définition complète et officielle de l’Open Source Initiative va bien au-delà du code ouvert, pour inclure la liberté de redistribution et de modification. Mais alors, si les libertés de l’utilisatrice et de l’utilisateur sont théoriquement identiques entre open source et libre, pourquoi refuser le mot « libre »?

Comme le relève Richard Stallman dans un article intitulé « En quoi l’Open Source perd de vue l’éthique du logiciel libre« , le non emploi du mot « libre » n’est pas anodin: il reflète une préoccupation purement technique (le logiciel est open source, parce que cela permet de l’améliorer), amputée de son exigence éthique (le logiciel est libre, parce qu’il permet les libertés de l’utilisatrice et de l’utilisateur).

J’ajouterais que ces libertés permettent l’exercice des libertés fondamentales que sont la liberté de communication et d’expression, car, dans ce 21e siècle technicisé et informatisé, s’affranchir des freins à l’emploi du logiciel équivaut à ce que fut militer pour la liberté d’imprimer, contre la censure, au 18e siècle.

Les mots ont un sens, si on prend la peine de les définir, et l’emploi du mot juste est toujours préférable.

Science ouverte 

Il est un autre domaine d’ « ouverture » qui est celui de la science, où le terme de « Science ouverte » a fait son apparition.

L’Initiative de Budapest sur l’accès ouvert, en 2003, employait ce terme « ouvert, mais pour signifier plus que l’accès ouvert. Il y avait deux principes : celui du libre accès ou de l’accès ouvert à la publication de la recherche scientifique [et de ses données], et celui de sa rediffusion et de sa  réutilisation.

Avec le temps et la dérive causée par l’emploi d’un mot dont on croit saisir d’emblée le sens, la « Science ouverte » se réduit trop souvent au seul accès libre à la publication de la recherche scientifique, comme le déplore Richard Stallman dans son article à ce sujet.

C’est un pas dans la bonne direction, mais il manque souvent l’accès libre aux données de la recherche ainsi que la liberté de rediffusion et la liberté de réutilisation. Or, tant pour accélérer la recherche scientifique que pour faire œuvre utile en matière de liberté du savoir, la partager sans frein est une condition nécessaire.

Si une initiative dite de « Science ouverte » permettait le libre accès à la recherche scientifique et à ses données, ainsi que la liberté de la rediffuser et de la réutiliser, elle respecterait toutes les libertés, comme c’est le cas, entre autres, de l’Initiative de science ouverte Tanenbaum de l’Institut et hôpital neurologiques de Montréal.

Par contre, cela n’aurait pas grand chose à voir avec une acception plus restrictive de la science ouverte, qui se bornerait à donner accès à des articles scientifiques.

Le gauchissement des termes, leur emploi approximatif, n’est pas dans l’intérêt de la science ni de la liberté du savoir, tellement importante pour son progrès, et pour celui de l’humanité.

Il importe de vérifier la définition quand on parle de science ouverte, de s’assurer qu’elle est libre, qu’elle confère les quatre libertés. Ne devrait-on pas plutôt parler alors de science libre?

Données ouvertes 

Enfin, dans le domaine du Gouvernement, on parle de plus en plus de « Données ouvertes ». Là encore, le mot « ouvert » signifie en réalité : « libre », car ces données sont d’accès libre, on peut les utiliser et en général les rediffuser et les réutiliser.

On voit, comme dans le domaine de la science ouverte, qu’il convient de vérifier la définition des dites données ouvertes.

« Ouvert, » ou de préférence « libre », car ce qui est en jeu, n’est-ce pas, plutôt que je ne sais quelle efficacité, la liberté; liberté démocratique, liberté économique, liberté de savoir, liberté de critiquer ?

Conclusion

Pour conclure ce plaidoyer en faveur de l’emploi du mot juste, notons ce qui s’y oppose. Ce n’est pas seulement un soi-disant usage établi, car s’il y a du flou dans la communication, tout le monde gagnerait à le dissiper. C’est l’action de cette partie de nous qui s’appelle préjugé, qui ne se méfie pas de l’évidence, qui a tendance à se conformer et qui résiste à la véritable exigence de la liberté.

La liberté n’est pas donnée, il faut se battre pour la conserver. Et se battre avec les mots en est un aspect non négligeable. Parlez de « Logiciel libre », de « Science libre », de « Données libres », et vous ferez œuvre utile, tout en respectant intellectuellement et moralement la philosophie du libre et en employant, tout simplement, le mot juste.

Ce texte, créé le 16 mai 2018, a été revu le 6 juin 2018. Merci à Richard Stallman pour ses commentaires.

Pierre Cohen-Bacrie
Vice-président de l’Adte
Logiciels et ressources libres, science et données libres

 

Notes

« Ressources éducatives libres » est aussi le terme préférable à « Ressources éducatives ouvertes » qu’on voit parfois employer.  La clé est de vérifier les quatre libertés : liberté d’accéder à la ressource, liberté de l’utiliser, liberté de la rediffuser et liberté de la réutiliser en la modifiant au besoin. Si c’est le cas il faut absolument employer le terme de « Ressources éducatives libres », et cela implique d’utiliser la licence Creative Commons CC BY SA.

Les quatre libertés sont définies précisément par le fondateur du mouvement du logiciel libre et elles s’appliquent, on l’a vu dans cet article, au libre, que ce soit dans le domaine du logiciel, de la science, des données ou des ressources éducatives.

C’est volontairement que nous n’avons pas traité spécifiquement, dans cet article, du sens des mots en anglais. Par exemple, si une Open Science Initiative permet clairement les quatre libertés, faut-il pour autant l’appeler Free Science Initiative ? Que l’usage de « Science libre » se répande en français, langue où le mot liberté a un sens fort depuis 1789!

Une suite existe à cet article, sous la forme d’un dialogue. Libre ou ouvert : traces d’un dialogue.

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