Libre ou ouvert : traces d’un dialogue

Dialogue : « conversation entre deux ou plusieurs interlocuteurs ou groupes d’interlocuteurs, de manière à mettre en évidence la contradiction ou, le cas échéant, la convergence entre les opinions, les idées, les thèses », source : Centre national de ressources textuelles et lexicales.

Ayant écrit l’article Libre ou ouvert : plaidoyer pour le mot juste, j’ai posté, sur Twitter, le 21 mai 2018, une remarque, adressée indirectement à un journaliste de Zdnet.fr qui sous titrait : « Open Source » l’initiative de la Ville de Montréal de s’orienter vers le logiciel libre, en espérant susciter un dialogue.

Ce fut le cas :


  • Pierre Cohen-Bacrie @captic (P) : Merci. Zdnet,fr parle de logiciels « open source » alors que l’expression « logiciel libre » existe. Ce n’est pas seulement un emploi de mots étrangers, c’est l’emploi de termes qui ne sont pas justes ou qui génèrent de la confusion. La Ville de Montréal parle de logiciels libres.
    En fait, sur Montréal, l’auteur de l’article de Zdnet.fr  tient au titre : « Open Source : La métropole canadienne précise son choix de modernisation avec les logiciels libres, », sinon, il parle de logiciels libres https://frama.link/osl 

  • Robin Millette  (R) : En fait, «open source» est nouveau dans le Robert. Quant aux logiciels et licences, libre ou open, ça revient exactement au même. C’est seulement quand on veut en faire la promotion qu’on choisit l’un ou l’autre camp et c’est bien malheureux.
  • P : Selon la définition officielle de l’Open Source Initiative, oui, mais pas selon le langage courant cf : https://frama.link/pmj  Mettre sous le titre « Open Source » l’initiative de la Ville de Montréal qui choisit le logiciel libre me paraît un peu léger.
  • R : Après vérification, «open source» est dans le Larousse depuis 2017 et sera dans le Robert de cette année. Les mots évoluent selon leurs usages.
  • P : Libre y est sûrement depuis plus longtemps 🙂 C’est vrai qu’il y a certaines évolutions dans l’usage, mais quand c’est pour de mauvaises raisons et que cela crée de la confusion, pourquoi ne pas tenter de défendre le mot juste?
  • R : Question de choisir ses batailles. J’ai découvert le libre avec  il y a une éternité. Je voudrais que tout le monde utilise nos logiciels (vs Photoshop, Office, etc.) et je reconnais l’attrait marketing de l’expression «Open Source» comme point de départ.
  • P : Je comprends, merci ! Crois-tu vraiment qu’open source fasse parfois la différence? Quelqu’un qui ne jure que par un logiciel non libre comme Photoshop, qui est passé dans le langage courant, sera-t-il plus tenté d’adopter Gimp si on le nomme open source que si on le nomme libre?
  • R : Ça varie selon l’interlocuteur, bien sûr. Je crois tout de même que «open source» veut dire (un peu) quelque chose à plus de gens que lorsque l’on parle de logiciel libre. Par contre, je déteste logiciel à code source ouvert, beurk 😉 Mais ça revient à la popularité seulement.
  • R : Par exemple, je ne connais pas de licences qui sont libres et qui ne sont pas aussi open source; ou inversement.
  • R : Mon historique: – découvert Stallman et le libre dans les années 1980 – installé GNU/Linux en 1995 (en attendant Windows 95) – rejoins Linux-Québec début 2000 – co-fonde (et nomme) FACIL en 2003 – coordonne la première SQIL en 2004 – réunis FSF et CC à 
  • P : Merci pour ton parcours. C’est en me rendant compte du risque d’affaiblissement du sens de science « ouverte » par rapport aux principes de l’Initiative de Budapest (ne retenant que l’accès ouvert), que je vois la logique de l’emploi du mot juste : « libre », dans tous les cas.
  • R : Il y a d’excellentes raisons de favoriser l’expression «Logiciel libre», je ne suis pas contre du tout, soyons clairs. Les deux esprits sont biens ancrés avec chacun leur définition propre. Mais on peut parler de Firefox et LibreOffice sans s’obstiner si c’est libre ou open 🙂
  • P : Merci encore. Je ne connaissais pas la League for Programming Freedom. Le problème est que, dans le langage courant, « open source » désigne la moitié d’une des quatre libertés du logiciel libre. Pour ce qui est de l’usage, Framasoft, par exemple, emploie uniquement Logiciel libre.
  • R : Pourquoi la moitié? Quelle moitié? Open source, ça comprend bien les 4 libertés, comme le veut la FSF. Seulement, OSI utilise 10 points pour parler exactement des même logiciels (libre, sur 4 points).
  • P : Tu as raison. J’ai dit : « dans le langage courant ». Voir :
  • R : C’est sûr que «Open/Ouvert» ça peut vouloir dire tout et n’importe quoi. C’est à proscrire; mais «Open source» est assez bien établi pour avoir son propre sens, même s’il y a beaucoup de FUD de part et d’autres.
  • P : Exact. Faudra-t-il employer Open Science et Open Data en français, avec les mêmes risques d’imprécision? Le sens d’Open Source, au sens de l’Open Source Initiative est effectivement bien établi, mais qui lit la définition officielle?
  • R : En fait, la définition d’open source vient directement du contrat social de Debian (par le même auteur, ) et parmi les distributions, Debian en est une qui se veut des plus « logiciel libre ». Mozilla/Firefox, digne représentant du libre a aussi mis au monde Open Source.
  • P : Oui, mais, selon Wikipedia « Un an après sa création, Bruce Perens décide de se retirer du projet à la suite de ce qu’il appelle un «échec de l’Open Source Initiative» et écrit un essai publié par la Free Software Foundation intitulé « Pourquoi nous parlons de logiciels libres ». »
  • R : Si je dis «Entrée libre», je veux dire gratuit. Ce mot non plus n’est pas à l’abris des imprécisions. C’est la langue qui est comme ça. Pour bien mêler les gens, je dis souvent «Libre, comme dans marché libre». 🙂
  • P : Bien vu. Mais les libertés du libre comprennent la liberté commerciale, entre autres libertés. Et il est plus facile d’expliquer la liberté, car c’est de cela qu’il s’agit, que d’expliquer l’ouverture du code, car ce n’est pas là l’essentiel. Quant à mettre de côté l’éthique…
  • R : Bien vu. C’est pour toutes ces raisons que je préfère voir les rapprochements entre les deux expressions, sans chercher la nuance, puisqu’en fin de compte on parle des même logiciels et des même licences. C’est une discussion intéressante entre initiés, mais pas pour attirer.
  • P : Bien sûr. Ce n’est pas une guerre de mots. Pour intéresser au libre, je ne crois pas qu’il faille céder à la facilité comme ceux qui disent que c’est gratuit. Il est vrai que les licences ne sont la plupart du temps pas limitées, mais l’enjeu est plus important: c’est la liberté.
  • R : 100% d’accord 🙂 Mais je ne fais pas de l’urticaire quand je lis « Open source » et quand je l’écris, si c’est plus long qu’un tweet, je vais utiliser les 2 expressions dans le même texte.
  • P : Merci, en tout cas, Robin, pour cette discussion intéressante et instructive !
  • R : Merci aussi pour cette discussion 🙂 On complètera la discussion en personne si jamais je sors de ma tanière 🙂

Et, finalement :

  • P : Est-ce que tu m’autorises à publier notre discussion sur Twitter portant sur « libre – open source » Telle quelle, sur le blogue de l’Adte? Je pense que cela pourrait être intéressant.
  • R : Oui bien sûr 🙂 Ça m’a aussi fait réfléchir et songer à pondre un article de mon côté, même si c’est très rare. Je suis bien open à ta proposition, sens toi libre 😉

Quelques jours plus tard :

« Open Source est une synecdoque : utiliser la partie pour nommer le tout. »


  • Bruce Perens‏ @BrucePerens (B) en réponse à @captic @RoLLodeQc : The good news is that anyone who ever felt there was a reason to deprecate Richard Stallman or Free Software is long gone from OSI.
  • P : Thanks Bruce! Nice to hear from you. It might be time then to use « Free » more often, as Open Source is a synecdoche: « a part used for the whole ». The OSI Definition makes this statement : «Open source doesn’t just mean access to the source code.». It is not needless to say :)I saw that Deborah Bryant who is Board Director Emeritus at the Open Source Initiative is frequently using the term « Free Software ». That is encouraging.

 

Pierre Cohen-Bacrie
Vice-président de l’Adte
Logiciels et ressources libres, science et données libres

Note : Les raisons qui ont poussé Éric Raymond et Bruce Perens (bien que ce dernier ait changé d’avis peu après) à fonder l’Open Source Initiative sont expliquées par Sam Williams, dans son livre : Libre comme liberté : la croisade de Richard Stallman pour le Logiciel libre [cf.  chapitre XI Open Source].

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